8 mars : penser à elles, nommer la violence, refuser la répétition

8 mars : penser à elles, nommer la violence, refuser la répétition
Il y a des souvenirs d’enfance qui ne se rangent pas. Ils ne se classent pas dans une case “passé”. Ils reviennent, parfois sans prévenir, avec une précision qui serre la gorge. Longtemps, je n’ai pas eu les mots. Aujourd’hui, je sais nommer ce que j’ai vu : des violences faites aux femmes.
Les scènes sont plurielles, mais elles racontent la même histoire. Ma mère part chercher l’une de ses sœurs cadettes. Ma mère est la seule avec qui les relations ne sont pas rompues. Un jour, elle revient avec ma tante. Elle est tuméfiée. Pendant des nuits, elles discutent. Ma tante veut rentrer chez elle. Ma mère essaie de l’en dissuader. Ma tante gagne. Pour un temps. La famille désespère. Ma grand-mère fulmine. Ma mère repart la chercher, de nouveau. Encore et encore.
Parfois, il ne la frappe pas. Il la laisse enfermée à l’intérieur le jour. Dehors la nuit. D’autre fois, il l'affame. La violence change de forme, mais elle reste une prison. La domination n’a pas besoin d’un poing pour exister : elle sait se faire silence, enfermement, isolement, contrôle.
Entre ces allers-retours, le génocide arrive. Ma tante a survécu. Elle a quitté son mari. Et pourtant, la survie n’efface pas tout. Elle a sombré dans l’alcoolisme. Elle est décédée des années plus tard.
En cette Journée internationale des droits des femmes, je pense à elles. À ma mère, massacrée sous mes yeux pendant le génocide, il y aura bientôt trente-trois ans, sans avoir pu sauver sa sœur.
J’ai envie de te dire à ma mère :
“Maman, parce que tu as essayé, parce que tu n’as pas lâché, un jour elle y est arrivée.”
J’ai envie de te dire à ma tante :
“Tu as réussi.”
Je pense à ce qu’elles ont porté : la peur, la responsabilité, les négociations impossibles, la fatigue, l’espoir aussi. Je pense à ces gestes de protection, et à leur prix.
Et je pense à cette question qui me traverse encore, avec colère et tristesse :
Pourquoi, sous d’autres contrées, si loin de notre Rwanda natal, ces schémas se reproduisent ?
La réponse n’est pas simple, parce que la violence n’est pas seulement une “histoire de couple”. Elle est un système.
- Elle se nourrit du silence et de la honte qui déplacent la responsabilité sur les victimes.
- Elle s’appuie sur l’isolement : couper une femme de ses proches, de ses ressources, de sa confiance.
- Elle s’enracine dans des inégalités très concrètes : économiques, juridiques, sociales, culturelles.
- Elle prospère quand les institutions minimisent, tardent, doutent, renvoient à plus tard, demandent “des preuves” à celles qui n’ont déjà plus de forces.
Et cette violence, elle continue parce que trop souvent, on demande aux femmes de s’adapter, plutôt que d’exiger que la société s’organise pour l’empêcher.
Alors oui, je pense à ma mère. À ma tante. Et à toutes celles qui, aujourd’hui encore, négocient leur sécurité au quotidien. À celles qui ont fui. À celles qui ne peuvent pas encore. À celles qui survivent avec un corps et un esprit marqués. À celles qui sont entourées, mais pas entendues. À celles qui ne sont plus là.
En cette Journée internationale des droits des femmes, je pense à ma mère, à ma tante, à toutes les femmes… et aussi à moi.
Après le génocide, j’ai fui mon pays pour la France. Mais comme cela arrive pour certains enfants confiés à l'aide sociale, et malgré le travail remarquable de la grande majorité des familles d'accueil, la première famille qui m'a accueilli à mon arrivée n'a pas été un refuge : j'y ai subi des violences psychologiques et une tentative de viol. J’avais 15 ans.
Ce 8 mars, je ne veux pas seulement “rendre hommage”. Je veux nommer. Et refuser l’idée que ce serait inévitable. Ce n’est pas une fatalité. Ce n’est pas une tradition. Ce n’est pas une affaire privée. C’est une violation des droits humains.
Si ces schémas se reproduisent, c’est parce que la violence est structurée, et que notre réponse doit l’être aussi. Cela demande :
- une protection réelle et accessible,
- une justice qui croit, qui agit, qui protège,
- une prévention dès l’enfance,
- des moyens pour les associations et les professionnel·les,
- et un changement collectif : dans nos familles, nos institutions, nos lieux de travail, nos conversations.
Aujourd’hui, je choisis de parler. Pour elles. Pour moi. Pour celles qui viennent après. Ma fille. Nos filles. Pour que notre mémoire devienne leur force.
Sur cette photo, je suis avec ma grand-mère. Je pense à elleS.
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