Apprendre à ne pas laisser les autres se noyer.

Sur cette photo, lors d’une après-midi de détente en famille, face aux toboggans colorés, je regarde mon mari, les bras en l’air, entourée de mes deux enfants.
Je suis sereine.
Pourtant, mon rapport à la baignade n’a pas toujours été aussi valeureux. Il fut un temps où l’eau représentait surtout l’inconnu : la peur de perdre pied, de manquer d’air, de ne pas savoir comment réagir.
Comme beaucoup, j’ai appris progressivement : d’abord à m’approcher du bassin, puis à y entrer, à apprivoiser les sensations… jusqu’à pouvoir, un jour, m’y sentir en sécurité.
Former ses collaborateurs aux premiers secours en santé mentale, c’est aussi essentiel que d’apprendre à nager pour évoluer en sécurité dans l’eau.
Former ses collaborateurs aux premiers secours en santé mentale, ce n’est ni un « bonus » ni un luxe. C’est une compétence de base pour toute organisation qui veut prendre soin de ses équipes, prévenir les crises et permettre à chacun de travailler dans un environnement plus serein.
Pour comprendre pourquoi, une image parle particulièrement bien : apprendre à nager est le seul et unique moyen d’évoluer en sécurité dans l’eau.
Pourquoi cette comparaison avec l’apprentissage de la nage ?
Quand on apprend à nager à un enfant, on ne commence pas par le jeter au milieu du bassin en espérant qu’il se débrouille.
On avance par étapes :
- On l’aide à apprivoiser l’eau.
- On lui apprend à mettre la tête sous l’eau.
- On lui montre comment flotter, respirer, se déplacer.
Mettre la tête sous l’eau est souvent l’étape la plus effrayante. L’enfant retient sa respiration, ferme les yeux, se crispe. C’est contre-intuitif pour nous, humains, qui sommes programmés pour respirer à l’air libre. Et pourtant, sans cette étape, nager vraiment devient difficile. On se fatigue, on panique plus vite, on risque de se mettre en danger.
En santé mentale, c’est la même chose.
Nous avons peur de « mettre la tête sous l’eau » des émotions et de la souffrance psychique, que ce soit la nôtre ou celle des autres.
Nous avons peur :
- de ne pas trouver les mots justes,
- de « mal faire » ou d’aggraver la situation,
- d’être dépassés par ce qui va sortir si on ouvre la conversation.
Alors nous restons au bord du bassin. Nous évitons. Nous minimisons. Nous faisons comme si « ça allait ».
Mais pour ne pas se « noyer » dans la détresse psychique, la sienne ou celle d’un collègue, il faut justement avoir appris à y faire face, calmement, avec quelques gestes de base.
Les premiers secours en santé mentale, c’est quoi concrètement ?
Les premiers secours en santé mentale ne transforment pas les collaborateurs en psychologues ou en médecins.
De la même manière qu’une formation aux premiers secours physiques ne fait pas de nous des chirurgiens.
Il s’agit d’apprendre :
- à reconnaître les signes de souffrance psychique (repli, irritabilité, épuisement, propos inquiétants, consommation accrue d’alcool ou de substances, etc.)
- à entrer en contact de manière respectueuse et non jugeante,
- à écouter vraiment, sans chercher tout de suite à « réparer »,
- à garder son calme face à une personne en crise ou en grande détresse,
- à orienter vers les ressources adaptées (médecin, psychologue, RH, ligne d’écoute, proches, services d’urgence, etc.).
En résumé, c’est apprendre à ne pas détourner le regard, à rester présent, et à poser quelques gestes simples mais cruciaux.
Comme pour la nage : vaincre la peur, construire la confiance
La première barrière à la formation aux premiers secours en santé mentale, c’est la peur.
- Peur de voir ce qu’on préfère ignorer.
- Peur d’être soi-même renvoyé à sa propre vulnérabilité.
- Peur d’ouvrir un sujet qui paraît « trop lourd » pour le monde du travail.
C’est exactement comme la peur de mettre la tête sous l’eau.
Former les collaborateurs, c’est les accompagner pour :
- Comprendre ce qui fait peur
Identifier ce qui, précisément, inquiète : parler du suicide ? Accueillir les larmes ? Ne pas savoir quoi répondre ?
Mettre des mots sur ces peurs est déjà une forme de dédramatisation.
- Expérimenter dans un cadre sécurisé
La formation offre un espace protégé, avec des jeux de rôle, des exemples concrets, des mises en situation guidées.
Un peu comme la main de l’adulte qui tient l’enfant dans l’eau : on apprend qu’on peut flotter, qu’on ne coule pas tout de suite, que respirer reste possible.
- Ancrer des réflexes simples
Quelques phrases clés, quelques attitudes de base, quelques repères pour orienter.
Une fois répétés, ils deviennent plus naturels, moins intimidants.
Comme les mouvements de bras et de jambes dans l’eau qui, au début, demandent beaucoup d’effort, puis deviennent un automatisme.
Ce que l’entreprise y gagne
Former aux premiers secours en santé mentale n’est pas seulement un geste « humaniste ». C’est aussi un acte de responsabilité et de stratégie pour l’entreprise.
- Prévention des situations de crise
Plus tôt les signaux faibles sont repérés, plus il est possible d’agir avant que la situation ne se transforme en burn-out, en arrêt long, en rupture brutale.
- Climat de confiance et de sécurité psychologique
Les collaborateurs sentent qu’ils ont le droit d’être humains au travail, avec leurs forces et leurs fragilités.
Cela favorise la parole, la coopération et réduit les tensions invisibles.
- Réduction des coûts cachés
Absentéisme, présentéisme (être là physiquement mais épuisé et inefficace), conflits internes, turnover… La souffrance psychique non prise en compte a un coût réel.
Investir dans la formation, c’est comme investir dans un bon maître-nageur avant d’ouvrir une piscine au public.
- Alignement avec les enjeux contemporains
La santé mentale fait aujourd’hui partie des préoccupations majeures des nouvelles générations et des cadres.
Une organisation qui forme ses équipes envoie un signal clair : « Ta santé mentale compte ici. »
Ce que les collaborateurs y gagnent, au-delà du travail
Comme apprendre à nager ne sert pas qu’à la piscine municipale, les premiers secours en santé mentale dépassent largement le cadre de l’entreprise.
Les compétences acquises peuvent être utiles :
- auprès d’un proche en difficulté,
- avec un adolescent qui traverse une période sombre,
- dans une association, un club sportif, un collectif,
- et bien sûr pour soi-même, pour mieux repérer ses propres limites et demander de l’aide à temps.
Apprendre à nager, c’est acquérir une liberté : celle d’entrer dans l’eau sans panique, de profiter de la mer ou d’une rivière, de se savoir plus en sécurité.
Les premiers secours en santé mentale offrent une forme similaire de liberté intérieure :
celle de ne plus fuir systématiquement la souffrance, mais de savoir l’aborder avec des repères, une posture, et quelques gestes simples.
Ne pas se contenter de « flotter » : aller au bout de la démarche
Beaucoup d’organisations se contentent aujourd’hui d’afficher des slogans sur le bien-être ou de mettre en place quelques actions ponctuelles.
C’est un peu comme donner des bouées aux enfants sans jamais vraiment leur apprendre à nager.
Former aux premiers secours en santé mentale, c’est aller au bout de la démarche :
- reconnaître que la détresse psychique existe dans toutes les équipes,
- l’aborder avec sérieux, méthode et humilité,
- accepter que cela nous touche, en tant qu’êtres humains, avant de nous toucher en tant que « collaborateurs ».
Apprendre à nager demande du temps, de la patience, de la répétition.
Apprendre les premiers secours en santé mentale aussi.
Mais le bénéfice est immense :
pour les personnes qui traversent une période difficile, pour celles et ceux qui les entourent, et pour l’organisation qui choisit de ne pas fermer les yeux.
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