La chèvre, la corde et le piquet

J’ai grandi dans une dictature. A l’image de notre condition, nous étions entourés de chèvres attachées à des piquets. A la campagne chaque famille avait une chèvre. Mes grands-parents avaient des dizaines de chèvres. Comme chaque enfant, avant de savoir lire, écrire, compter, je savais qu’il ne fallait jamais laisser une chèvre sans l’attacher fermement à un piquet ou jouer à la détacher. Sans quoi elle prenait la poudre d’escampette, et nous étions face à de très gros ennuis.

Pour cette raison, dans le langage populaire, avec le sourire, on n’hésitait pas à désigner quelqu’un qui se voulait plus libre que les autres : “On dirait une chèvre qui a rompu la corde.” J’ai toujours adoré cette expression.

Aujourd’hui, régulièrement, elle se rappelle à ma mémoire. Elle s’invite dans mon esprit lorsque j’entends : “Je suis rongée par la culpabilité”, “Je n’ai pas confiance en moi”, “J’ai le syndrome de l’imposteur”.  Je visualise une corde intérieure, invisible, qui bride l’élan, rétrécit l’horizon dans une dictature silencieuse. Une dictature intime, qui ne s’impose pas par la force, mais par des phrases que l’on finit par croire vraies. 

La dictature de la culpabilité. Celle du manque de confiance en soi. Celle, enfin, du sentiment d’imposture.

Revenons à nous. 

Une chèvre est attachée à une corde, elle-même fixée à un piquet.

Elle peut brouter, oui. Elle peut vivre, oui. Mais seulement dans un rayon précis. À l’intérieur d’un cercle tracé par la corde.

Et c’est exactement ce que fait la culpabilité quand elle s’installe.

La culpabilité ne nous empêche pas forcément d’avancer.

Elle fait pire, parfois. Elle nous laisse avancer… mais dans un périmètre réduit. Un périmètre qui finit par sembler « normal ». On s’habitue à ne pas aller au-delà. On finit même par confondre ce cercle avec notre identité, notre morale, notre loyauté, notre humanité.

La culpabilité : une émotion, ou une clôture ?

La culpabilité a une fonction. À l’origine, elle peut signaler que quelque chose en nous a besoin d’être ajusté.

Mais elle devient limitante quand elle se transforme en système de contrôle.

Elle peut alors prendre plusieurs formes :

  • la voix intérieure qui répète « tu devrais… », « tu aurais dû… », « tu n’as pas le droit… »
  • l’impression d’être redevable en permanence
  • la peur de décevoir, de trahir, de ne pas être à la hauteur
  • le besoin de réparer, même quand personne ne demande réparation
  • la sensation diffuse d’être “en faute”, même sans faute claire

Et plus elle est ancienne, plus elle est habile : elle se déguise en exigence, en responsabilité, en bonté. Elle peut même se déguiser en amour.

Quand je suis envahi·e par la culpabilité, je peux me poser trois questions

C’est là que l’image de la chèvre devient utile, parce qu’elle rend visible ce qui est invisible.

1) Qui veut faire de moi une chèvre ?

Autrement dit : à qui profite ma culpabilité ?

Parfois c’est une personne. Parfois c’est un système. Parfois c’est une histoire familiale.

Parfois, c’est une ancienne version de moi qui a appris, un jour, que “être aimé” passait par “être sage”, “être utile”, “ne pas déranger”.

Cette question n’est pas une accusation. C’est une enquête.

Je cherche d’où vient la règle, et qui l’a écrite.

2) À quelle corde suis-je attaché·e ?

La corde, c’est souvent une croyance :

  • « si je dis non, je suis égoïste »
  • « si je mets une limite, je suis une mauvaise personne »
  • « si je choisis pour moi, je fais du mal »
  • « si je réussis, je prends trop de place »
  • « si je ne porte pas tout, tout s’écroule »

La corde peut aussi être une peur : perdre l’amour, perdre l’appartenance, perdre l’image de “quelqu’un de bien”.

Identifier la corde, c’est retrouver la phrase exacte qui limite le mouvement.

3) Où est le piquet ?

Le piquet, c’est ce qui fixe la corde : un événement, une honte, une menace, une scène ancienne, une phrase prononcée un jour et devenue loi.

Parfois le piquet est visible (une erreur réelle).

Mais souvent il est symbolique : une mémoire, une injonction, une fidélité silencieuse.

Et tant que le piquet reste invisible, on tourne autour sans comprendre pourquoi on revient toujours au même endroit.

Le rayon de mon libre arbitre est-il devenu une zone d’herbe sèche ?

C’est une question essentielle.

Parce qu’à force de brouter au même endroit, l’herbe se raréfie :

  • la joie devient prudente
  • la spontanéité devient suspecte
  • le désir devient négociable
  • la liberté devient “dangereuse”
  • la créativité devient “inutile”
  • le repos devient “mérité” seulement après épuisement

On survit dans le cercle, mais on ne respire plus.

Desserer n’est pas fuir : c’est reprendre sa place

Sortir de la culpabilité ne veut pas dire devenir indifférent·e, irresponsable ou dur·e.

Cela peut vouloir dire :

  • distinguer la responsabilité réelle de la responsabilité imaginée
  • réparer quand c’est juste… et s’arrêter quand ça ne l’est plus
  • entendre la peur derrière la culpabilité
  • remplacer le “je dois” par “je choisis”
  • réapprendre à dire non sans se renier

Et parfois, le premier acte de liberté, ce n’est pas de couper la corde.

C’est simplement de la voir.

De voir le cercle.

Et de se rappeler qu’un cercle n’est pas un destin.

PS : Je n’ai pas retrouvé de photo des chèvres de mon enfance. Alors voici une vache aux cornes majestueuses. La métaphore reste. La corde, aussi.

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