On n’a pas encore essayé ?
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Recommencer.
Comme le jour qui se lève.
Chaque matin porte une promesse, mais il porte aussi une menace. La haine, elle aussi, se lève chaque jour. Elle change de masque, de vocabulaire, de prétexte. Elle apprend à se rendre acceptable. Elle se glisse dans les blagues, les sous-entendus, les regards appuyés, les “on ne peut plus rien dire”, les “oui mais”. Elle s’invite dans les écoles, dans les conversations familiales, dans les écrans. Et quand on croit qu’elle a reculé, elle attend simplement un autre moment pour revenir.
Alors il faut recommencer. Pas par goût de la guerre. Par nécessité.
Recommencer, c’est refuser de confondre l’accalmie avec la victoire. C’est se méfier de la tentation de baisser la garde au moment même où une joie, un anniversaire, une réussite, un soleil plus doux, nous donne l’illusion que “ça va mieux”. La joie est vitale. Mais la joie ne doit pas nous faire croire que la bataille est gagnée.
Parce que la bataille ne se gagne pas une fois. Elle se gagne tous les jours.
Je sais ce que c’est que de compter les jours. Dans ma famille, après l’anniversaire de mon fils dont je vous parlais la semaine dernière dans mon dernier post, commence une période particulière, marquée par l’anniversaire de mon petit frère, figé à jamais à ses 9 ans.
Pour lui, pour les absents, on allume des bougies. On marque des pauses. On reprend souffle. Et puis on “rentre dans avril”. Chacun à sa manière. Certains fleurissent la maison faute d’avoir des tombes. D’autres se taisent. D’autres parlent. C’est un temps précieux : le temps des morts, le temps du souvenir. Le temps où l’on se rappelle que la haine n’est pas une abstraction. Qu’elle a un visage. Qu’elle a un coût.
La haine commence presque toujours par une histoire qu’on raconte sur l’autre.
Il n’est pas comme nous. Il est dangereux.
Et si on laisse cette histoire s’installer, haïr cesse d’être un dérapage. Cela devient une opinion. Puis une habitude. Puis une politique. Puis une décision. Et ce qui semblait impensable finit par se formuler, un jour, presque tranquillement, comme une option parmi d’autres : pourquoi pas ? on n’a pas encore essayé… on verra bien.
Mais pour nous qui avons essayé, et qui avons vu, il n’y a pas de “on verra bien”.
Nous avons vu comment les idées qui déshumanisent font leur travail, lentement, à bas bruit.
Nous avons vu comment les mots qui préparent la violence rendent la violence pensable, puis acceptable.
Nous avons vu comment les renoncements déguisés en prudence deviennent des cautions, et à la fin, cette histoire n’est pas seulement “la leur” : elle devient la nôtre.
Cette vigilance, je l’ai chaque jour. Et j’aurais des dizaines d’exemples à donner. Si je devais en retenir un aujourd’hui, ce serait celui-ci.
En décembre 2013, un sketch de Canal+, intitulé “Rendez-vous en parenthèse inconnue”, tournait en dérision le génocide des Tutsis, et s’inspirait de la comptine Fais Dodo Colas mon petit frère, avec les paroles revistées pour l’occasion “dors mon enfant car les autres sont morts. Maman est en haut, coupée en morceaux”. La salle riait. J’ai eu si mal. J’ai essayé de me dire que ce n’était qu’un sketch, que cela passerait. Mais cela ne passait pas. Alors je n’ai pas laissé passer. J’ai porté plainte. D’autres m’ont rejoint.
La plainte a été classée sans suite. J’ai insisté, saisi un juge.
La plainte a été jugée irrecevable.
Parce que, nous a-t-on expliqué, l’apologie de ce génocide n’était pas punissable en France. Parce que la loi ne nous reconnaissait pas le droit d’agir.
Alors j’ai continué. Non pas par acharnement, mais parce que céder, à cet endroit-là, aurait signifié accepter que certaines mémoires comptent moins que d’autres. J’ai posé une question simple : l’égalité devant la loi vaut-elle pour tous, ou seulement pour certains ?
De recours en recours, jusqu’au Conseil constitutionnel, cette question a fini par être entendue.
Et la loi a été modifiée.
Je n’ai pas mené ce combat dans l’isolement du monde. L’action judiciaire, je l’ai portée, avec les miens. Mais dans d’autres espaces, lors de rassemblements, de prises de parole, de moments de mémoire, j’ai vu nos voix rejoindre celles d’autres. Des Français d’origine arménienne. Des associations juives engagées contre la négation de la Shoah. Des histoires différentes, mais une même vigilance, une même exigence : ne pas laisser la haine s’installer, ne pas laisser l’oubli faire son travail.
Ce n’est pas une victoire abstraite. Ce n’est pas un symbole. C’est la preuve que ce que l’on laisse dire, ce que l’on tolère, ce que l’on excuse, finit toujours par produire des effets. Et que ce que je refuse, avec constance, peut aussi en produire.
Alors le combat doit être impitoyable, non pas contre des personnes, mais contre la mécanique.
Celle qui transforme des enfants en cibles, des voisins en ennemis, des citoyens en suspects.
Celle qui, pas à pas, déplace la limite du tolérable, jusqu’à faire passer la haine pour une expérience : “on n’a pas encore essayé”.
Recommencer, c’est choisir d’être du côté de la vigilance.
C’est apprendre à repérer les signaux faibles, et à ne pas les minimiser. C’est dire non quand l’époque veut qu’on se taise. C’est soutenir celles et ceux qui prennent des coups pour avoir parlé. C’est éduquer, expliquer, transmettre, encore et encore, même quand on est fatigué. C’est protéger les plus jeunes, non pas en leur mentant, mais en leur donnant des mots justes et une boussole.
Et c’est aussi se rappeler ceci : la haine se nourrit de notre épuisement. Elle compte sur notre distraction. Elle mise sur notre lassitude. Elle attend que nous pensions “ce n’est pas si grave”, “ce n’est pas ici”, “ce n’est pas maintenant”.
Alors oui : recommencer comme le jour qui se lève.
Recommencer à choisir la dignité, la vérité, la nuance, la solidarité. Recommencer à tenir ensemble la joie et la lucidité. Recommencer à aimer sans naïveté. Recommencer à lutter sans se laisser voler sa vie.
Chaque jour.
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