La santé mentale, l’effet papillon : une histoire personnelle, une responsabilité collective

Sur cette photo, nous sommes quatre. Quatre enfants aux sourires francs, aux jupes à carreaux, faisant la pose le temps d’une photo prise par notre père devant notre maison au Rwanda. Nous ne savions pas encore que l'avenir s'écrirait dans l'absence.
Cette image, capturée au début de la vie, porte le souffle d'une famille unie, le rire des fratries complices.
Aujourd'hui, la majorité de ces visages n'est plus. Et moi, je reste avec cette mémoire vive. Ce cliché d'avant. Avant le silence. Avant les deuils.
Il y a des drames qui ne font pas la une. Des tragédies silencieuses, qui traversent les nuits sans témoin, sans fracas. Seulement le crépitement discret d’une cigarette oubliée, le cliquetis d’une serrure fermée de l’extérieur, le soupir d’un corps qui décide de se retirer du monde. On ne mesure jamais vraiment les conséquences d’un silence.
Ce silence commence à Bruxelles, le premier soir du printemps de 1988, à la télé, un match de football. Une femme prend une chambre dans un petit hôtel. Elle est seule. Elle est venue pour mourir. Elle a choisi l'éloignement, sans doute pour protéger les siens. Dans cet anonymat volontaire, elle avale des médicaments, s'allonge et allume une dernière cigarette. Le geste est intime, presque ritualisé. Comme un adieu discret au monde. Une cigarette comme on en fume une juste avant la fin; la dernière du condamné. Une braise minuscule qui allait incendier nos vies à des milliers de kilomètres de là.
Dans la chambre d’à côté, un homme met son enfant au lit. Il se trouvait à Bruxelles afin que sa fille puisse bénéficier d’un traitement spécifique. C’est chose faite. Un grand voyage les attend désormais. Demain ils rentrent chez eux aux pays des mille collines avec la victoire d’avoir un traitement pour vaincre la maladie dont souffre l’enfant. Un père, qui est de plus médecin, un homme capable de traverser le monde pour son enfant. Un homme qui croit dur comme fer que ce qu’il ne peut pas chez lui, ailleurs, ses collègues belges le peuvent. Et inversement. C’est une nuit de gratitude, de soulagement, d’amour. Demain, il retrouvera les siens, famille et patients.
Fumée. Épaisse. Un incendie ravage l’hôtel. Le gardien de l’immeuble, parti voir la retransmission d’un match de football avec des amis, a délaissé son poste et verrouillé derrière lui l’hôtel. Personne ne peut sortir. Les cris se perdent dans les flammes, les portes ne cèdent pas. Le feu consume les chambres, les corps, les espoirs.
Et personne ne comprend vraiment ce qui s'est passé.
Cet homme est mon père. Cette petite fille, ma sœur. J'ai huit ans, la plus petite sur la photo. Et cette nuit-là, sans bruit, ma vie s'est brisée.
Depuis ce jour, une question m’habite. Que s’est-il passé ?
Avec les années, comme un aimant, cette question a guidé mes pas, structuré mes choix. Marchant dans le noir, mais avec la certitude que je sais où je dois aller.
En 2014, lorsque je décide de devenir psychologue et de reprendre mes études, mon fils a six ans, l’âge de ma petite sœur quand elle est décédée. Un écho du passé.
Je suis mère comme cette femme qui a mis fin à ses jours. Un écho du passé.
Mon héritage, ce que je garde de mon père : cette l’idée que quand la souffrance est grande, c’est l’autre qui soigne. Je voulais être médecin. Je serai psychologue.
Je porte en moi, la certitude que la santé mentale, lorsqu’elle n’est pas prise en compte, peut tuer. Pas seulement celui ou celle qui souffre. Elle peut détruire au passage des innocents, des inconnus, des familles entières. Parce que la douleur psychique, lorsqu’elle est laissée sans accueil, sans main tendue, devient un feu invisible, un effondrement en chaîne.
Une personne en souffrance, livrée à elle-même, devient involontairement un point de rupture. Elle déséquilibre son propre monde, mais parfois aussi celui des autres. Là où elle aurait eu besoin d’écoute, elle laisse une onde de choc. L’effet papillon de la santé mentale ignorée n’a pas de frontières : il peut atteindre une famille à l’autre bout du monde, bouleverser des vies qui n’avaient aucun lien apparent. Car dans la fragilité humaine, nous sommes tous interconnectés.
Lorsqu'une personne déclare une maladie physique, ses proches se mobilisent, proposent des remèdes, des médecins, de la présence, des encouragements. La souffrance visible est reconnue, entourée, validée. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour la souffrance psychique ?
La santé mentale mérite la même vigilance, la même bienveillance, la même mobilisation collective. Ne pas agir, c’est laisser une blessure s’aggraver dans l’ombre.
Depuis ce jour de 1988, je suis en chemin. La santé mentale s’est imposée à moi comme une urgence, une mission, un devoir intime et public.
Aujourd’hui, à travers Thousand Heals, j’interviens auprès des individus et des collectifs, dans les équipes et, les lieux de travail. Je crois que dans ces espaces se jouent les fragilités du monde contemporain. Le stress, l’isolement, les violences invisibles, les ruptures humaines, tout cela s’accumule, silencieusement, jusqu’à l’implosion. Et parfois, cela finit en drame.
Je crois en autre chose : une solidité intérieure qui ne nous est pas donnée d’emblée, qui s’apprend, se travaille et s’entraîne dans le temps, toujours accompagnée, au fil des expériences et des épreuves.
Je crois aussi qu’il faut apprendre à demander de l’aide, non comme un aveu de faiblesse, mais comme un acte de lucidité et de responsabilité.
Je crois qu'écouter, accompagner, nommer la souffrance, c’est déjà commencer à guérir. Je crois que la santé mentale n’est pas un luxe de privilégiés, mais un droit fondamental. Et je crois que les entreprises ont un rôle immense à jouer, en acceptant que la santé mentale soit avant tout une question de santé. Une réalité vivante, fragile, appelée à évoluer tout au long de la vie et qui nécessite une attention constante.
Ce que je porte, c’est une promesse : celle de ne pas laisser la souffrance à huis clos.
Parce qu’un geste, une présence, une parole peuvent enrayer l’effet papillon.
Parce que la santé mentale est la condition de notre survie collective.
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