Quand les voix se brisent au travail

Chaque fois que l’on fait appel à moi, c’est qu’il y a une mauvaise nouvelle. Du moins, c’est ainsi que les choses me sont présentées.
Je corrige.
La mauvaise nouvelle, ce n’est pas que les choses arrivent. Au contraire : que les choses arrivent, c’est la preuve que nous sommes en vie.
Et cela, pour moi, est une chance.
La véritable mauvaise nouvelle, c’est d’ignorer cette chance qui est la nôtre et de ne pas l’utiliser à bon escient. C’est de détourner le regard, de refuser de voir ce que ces événements difficiles viennent révéler de nous, de nos équipes, de nos façons de faire.
Faire avec la mort ?
Dans les entreprises les choses vont vite.
Les journées sont organisées par avance, les semaines rythmées par les échéances, les réunions de coordination, les arbitrages techniques, les décisions à prendre parfois dans l’urgence.
Puis, un jour, la mécanique est interrompue par une mauvaise nouvelle.
Un membre de l’équipe est décédé.
En quelques secondes, l’atmosphère change. Là où il y avait de l’énergie et du mouvement, des discussions animées, des rires à la machine à café, il n’y a plus que de la sidération.
Les mots ne sortent plus que par fragments.
« Je ne comprends pas… »
« Ce n’est pas possible … »
« C’est horrible… »
Un refus qui est un aveu personnel.
L’aveu d’un égoïsme discret : celui de ne pas vouloir que la mort nous concerne.
Depuis la crise sanitaire du COVID, les entreprises n’hésitent plus à proposer une cellule d’accompagnement psychologique, consciente de la nécessité de contenir l’onde de choc qui traverse l’organisation. C’est nécessaire. Responsable.
La responsabilité qui pèse sur moi est importante : je dois à la fois accueillir les souffrances humaines et veiller à la stabilité de l’organisation. L’image qui me guide, un jeu de dominos, une pièce tombe, et c’est l’ensemble qui risque de s’écrouler en cascade.
Tristesse, incompréhension, culpabilité diffuse, sentiment d’impuissance : tout se mêle dans un même souffle retenu. J’avance avec précaution.
Un mot maladroit.
Une question posée trop vite.
Un silence mal interprété.
Et tout peut dérailler.
Dans l’entreprise comme dans la vie, c’est le moment de ralentir. D’observer, de chercher et de trouver des repères, des points d’appui, des signes discrets qui permettent de prendre le bon chemin auprès des équipes que je ne connais pas encore.
Le dispositif proposé par l’entreprise : une journée de présence sur site.
Cela semble peu.
Créer du lien prend du temps.
Néanmoins, les choses se mettent en place en quelques minutes.
Pourquoi ? ou plutôt comment ?
Plusieurs mois auparavant, l’entreprise a fait le choix de former ses salariés à la prévention des risques psychosociaux mais surtout aux Premiers Secours en Santé Mentale.
Les secouristes en santé mentale sont signalés à leur bureau par un macaron « Je suis secouriste en santé mentale ».
Ici c’est moi qui les ai formés.
Nous nous connaissons.
Nous nous reconnaissons.
Nous nous appelons par nos prénoms.
Je croise l’un d’entre deux dans un couloir. Il me serre la main. Me sourit, me remercie d’être-là. Son geste, ses mots rassurent immédiatement ses collègues qui ne me voient alors plus comme « une envoyée de l’entreprise pour cocher les cases » mais comme étant là pour eux.
Un peu plus loin, une autre secouriste qui accompagne une collègue en larmes dans une petite salle de réunion m’interpelle. Je la suis. La journée est enclenchée, la salle de réunion ne désemplira pas.
Dans cette journée où tout semblait fragile, la présence des secouristes en santé mentale est une force qui fait la différence.
Lorsque la cellule psychologique se met en place, les secouristes deviennent des passeurs.
Entre le terrain et les professionnels.
Entre l’émotion brute et le soin.
Entre ce qui se tait et ce qui peut se dire.
Ils connaissent les équipes, les histoires, les silences. Ils savent qui s’isole, qui plaisante pour tenir, qui continue malgré la fatigue intérieure.
Ils transmettent avec pudeur.
Avec respect.
Avec conscience.
Grâce à eux, l’accompagnement ne tombe pas du ciel.
Il s’enracine.
Les jours passent.
Le travail reprend.
Les réunions reviennent.
Les décisions s’imposent.
Mais le deuil avance à son propre rythme.
Il s’invite dans les absences.
Dans les fatigues inexpliquées.
Dans les fragilités soudaines.
Les secouristes restent présents et savent qu’ils peuvent faire appel à moi.
Dans la durée.
Dans la régularité.
Dans la discrétion.
Ensemble nous rappelons que certaines réactions ne sont pas des failles, mais des réponses humaines à des émotions difficiles.
Ensemble nous savons qu’on ne relance pas une équipe à coups d’injonctions.
On la sécurise.
On la respecte.
On lui redonne confiance.
Ensemble nous laissons ouvert un passage.
Entre le silence et la parole.
Entre la solitude et le lien.
Entre la peur et la confiance.
Après la tragédie,
Les secouristes deviennent des repères naturels.
On ose leur parler.
On ose dire.
On ose demander.
Un message circule, sans slogan.
Ici, tu as le droit d’être fragile.
Ici, tu as le droit d’être humain.
Personne ne souhaite vivre une tragédie.
Mais la manière de la traverser laisse une empreinte.
A chacune de mes interventions, ma conviction ne se dément pas, la formation PSSM ne supprime ni les risques, ni la douleur.
Elle offre quelque chose de plus rare encore :
la capacité collective à ne pas détourner le regard.
À rester.
À écouter.
À faire face, ensemble.
Parce qu’au bout du compte, ce ne sont pas les chiffres qui tiennent les projets.
Ce sont les humains.
Et ceux qui, un jour, ont choisi de veiller les uns sur les autres.
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