Double emploi

Apprendre à garder les pieds sur terre
La semaine dernière, en écoutant Les Pieds sur Terre sur France Culture (ici), entre deux rendez-vous, j’ai ressenti et je ressens encore ce léger déplacement intérieur qui arrive parfois quand une histoire tombe juste.
Devant mon ordinateur ouvert et les mails qui s’accumulent, j’écoute d’une oreille distraite mon émission favorite “les pieds sur terre”. D’un coup je m’arrête. La voix à la radio dit simplement : « À la Renaissance, on était volontiers peintres et mathématiciens, philosophes et médecins. » Cette phrase me saisit. Elle ouvre l’émission sur le double emploi, sur ces vies qui ne se laissent pas réduire à une seule fonction, à un seul rôle, à une seule identité.
Je suis tout ouïe.
Dans cet épisode, les journalistes rappellent que les pluriactifs sont aujourd’hui plusieurs millions en France, ces femmes et ces hommes dont les métiers, les parcours, se juxtaposent sans jamais vraiment se confondre. Puis l’émission donne la parole à deux hommes. Jean-Philippe, chirurgien cardiaque devenu plombier par passion, par goût du geste juste et du travail bien fait. Et Audric, pianiste formé dans de prestigieux conservatoires, amené à de devenir gardien d’immeuble pour pouvoir continuer à vivre avec son piano. Deux trajectoires très différentes, et pourtant portées par la même nécessité : ne pas renoncer à une part essentielle de soi.
J’ai eu le sentiment d’entendre, à travers leurs mots, quelque chose de mon propre parcours. Comme si leurs histoires venaient mettre en lumière cette intuition intime que je porte depuis longtemps : ma vie ne tient debout que lorsque je ne me réduis pas à un seul rôle.
Être chirurgien et plombier ?
Jean-Philippe incarne cette double vie par choix. Enfant, il bricolait avec son grand-père, fasciné par la précision des gestes et la beauté du travail manuel. Devenu médecin, puis chirurgien cardiaque, il aurait pu se contenter de cette carrière exigeante et prestigieuse. Mais il n’a jamais renoncé à cette autre part de lui-même.
Un jour, confronté à des problèmes de plomberie dans sa maison, il décide d’apprendre. Il passe un CAP, qu’il obtient brillamment. Peu à peu, il devient ce « chirurgien-plombier » dont on parle avec amusement et admiration. Le matin, il opère des cœurs. Le soir, il répare des tuyaux.
Cette histoire m’a frappée. Elle montre qu’il est encore possible, aujourd’hui, de faire coexister des univers que tout semble opposer. On peut habiter deux métiers très différents sans se trahir. On peut refuser de se laisser enfermer dans une seule identité.
Ou jouer du Chopin dans une loge d’immeuble…
Audric, lui, est parti d’une passion. Enfant timide, il découvre le piano presque par hasard. Très vite, la musique devient son langage, son refuge, son horizon. Il intègre de grands conservatoires, travaille sans relâche, rêve de scène et de reconnaissance.
Mais la réalité du métier de musicien est rude. Les contrats sont rares, la précarité constante, la pression immense. À Paris, son appartement est trop petit pour accueillir son piano. Il l’installe dans la cave. Il y passe ses journées, dans le froid, l’humidité, parfois enfermé par des voisins excédés par le bruit.
Rester toute la journée au sous-sol finit par l’atteindre moralement. Alors, il cherche une autre solution. Il accepte un poste de gardien d’immeuble, dont la loge est suffisamment grande pour accueillir son instrument. Il la rénove, y installe son piano, des photos de ses idoles, quelques bougies.
La journée, il nettoie, réceptionne des colis, répond aux demandes parfois absurdes des habitants. La nuit, il joue du Chopin, doucement, pour ne déranger personne. Il vit littéralement entre deux mondes.
Audric ne regrette pas ce choix. Ce second emploi lui apporte une sécurité financière et psychologique. Il lui permet surtout de continuer à être musicien. Il est l’image même de quelqu’un qui tient debout grâce à deux vies.
Survivre, travailler, penser : habiter deux vies
Mon parcours est-il si différent de celui d’Audric ou de Jean-Philippe ? Je me demande. En écoutant ces récits, je ne peux m’empêcher de penser à ma propre trajectoire. Bien avant d’avoir deux engagements professionnels, j’ai appris, dans des circonstances extrêmes, à vivre sur deux plans en même temps. Pendant le génocide contre les Tutsi au Rwanda, alors que j’avais quatorze ans, j’ai expérimenté, sans le nommer, une première forme de « double emploi », imposée par le contexte.
Un samedi matin, le 30 avril 1994, mes voisins, pourtant amis de ma famille, dénoncent notre cachette aux tueurs. Ma mère est tuée sur le coup. Mes frères et sœurs sont emportés vers les fosses communes. En quelques heures, tout s’effondre.
Je survis.
Mes voisins ne se demandent pas longtemps quoi faire de moi. Ils ont besoin d’une bonne. D’une esclave. Le lendemain, le 1er mai, journée internationale du travail, devient pour moi ma première journée de travail forcé. Je cuisine. Je lave le sol, le linge, la vaisselle. Je garde les enfants. Je m’organise. Je tiens.
Extérieurement, j’obéis. Je fais ce qu’on attend de moi. Intérieurement, je travaille aussi pour rester vivante autrement. Dans le silence et l’obéissance apparente, j’apprends à habiter deux espaces en parallèle : celui de la survie, pour rester en vie, et celui de la pensée, pour rester moi.
Je fais chaque geste avec sérieux, non par soumission, mais par instinct de protection. Tandis que mon corps accomplit ce qui est attendu, mon esprit s’accroche à des souvenirs, à des mots, à des images.
Ce travail d’exercice mental, personne ne le voit. Il ne figure nulle part. Mais il est vital. Face à ce qui m’arrive, face à cette existence réduite à servir ceux qui ont tué ma mère, je n’ai qu’une arme : rester reliée à mon histoire.
En écoutant cette émission, je comprends que mon vécu, pourtant si particulier, est un mécanisme profondément humain. Parfois, le double emploi est alimentaire. Parfois, il permet de faire vivre une passion. Parfois, il protège de l’enfermement. Parfois, il est imposé par les circonstances. Parfois, il est choisi. Parfois, il est simplement un cadeau pour rester en mouvement.
Dans toutes ces situations, je comprends que la vie ne se résume jamais à un seul rôle. Elle est faite de rêves, de contraintes, de luttes et d’espoirs. Et c’est en acceptant cette richesse que l’on parvient à faire des choses extraordinaires.
Les pieds sur terre. Toujours.
30 ans plus tard, j’honore cette petite fille de quatorze ans en donnant corps à deux engagements professionnels qui incarnent cette même idée de double résistance. Je suis directrice générale de Thousand Heals, une agence qui accompagne les organisations dans les crises humaines et les enjeux de santé mentale. À ce titre, j’interviens également comme conférencière afin de diffuser plus largement ces valeurs, sensibiliser les publics.
Thousand Heals intervient là où ça vacille : après un accident, un suicide, un conflit, une restructuration, ou un risque d’épuisement collectif. Nous formons, nous soutenons, nous aidons à remettre du sens, du cadre, de l’humanité, là où il n’y a parfois plus que du silence et de la fatigue. Nous formons, nous soutenons, nous accompagnons.
Ce travail m’ancre.
Pendant le génocide, chaque jour je me disais : quelqu'un va venir nous aider. L'aide espérée n'est pas venue.
C’est précisément parce que je connais le poids de l’attente et la douleur de l’absence que je mesure aujourd’hui l’honneur qu’il y a à être celle qu’on appelle. J'aime à dire et à penser que dans ces moments-là je suis la meilleure que l'on puisse avoir. Je n'en doute pas une seconde.
Mais cette activité est ponctuelle.
Elle n’est pas mon premier emploi.
Mon emploi au quotidien est d’une importance capitale à mes yeux. Je suis engagée aux côtés d’une personnalité politique nationale dont la voix est aujourd’hui majeure dans le débat public français. Dans ce pays qui m’a donné l’asile, la nationalité, un foyer, cet emploi est une grande fierté.
Deux engagements. Deux vies professionnelles. Et non, ce n’est ni une hésitation, ni une dispersion, ni une contradiction. C’est un choix. Un choix réfléchi, assumé, construit avec le temps, l’expérience, les épreuves. Un choix qui n’a rien d’un confort et tout d’une exigence. J’ai appris que la cohérence ne se trouve pas dans la simplification, mais dans l’écoute et la fidélité à ce que l’on est profondément.
Dans ces allers-retours permanents entre le terrain et la vision d’ensemble. Entre l’écoute d’une personne en détresse et la responsabilité collective. Entre l’histoire singulière et le destin commun. C’est dans cette tension féconde que je trouve ma justesse. C’est là que mon engagement prend sa pleine mesure.
Mes deux activités ne s’additionnent pas. Elles se répondent. Elles se nourrissent. Elles s’enrichissent. Elles finissent par ne former qu’un seul mouvement. Celui qui consiste à refuser l’indifférence. À rester lucide sans devenir dure. À garder les pieds sur terre sans renoncer à lever la tête. Pour celles et ceux que j’accompagne. Pour celles et ceux que je rencontre. Pour ce pays que j’aime. Pour la France.
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